lundi 28 novembre 2016

Richard Hovhannisian : "Armenian genocide concerns the whole humanity" / "Le génocide arménien concerne l'humanité tout entière" - Entretien avec Richard Hovhannisian



 © Mazda Publishers, 2016


"Le génocide arménien concerne l'humanité tout entière"
Entretien avec Richard Hovhannisian
par Pakrat Estukyan
Agos (Istanbul), 12.11.2016


[Figure éminente de l'historiographie arménienne, Richard Hovhannisian est venu à Istanbul assister au colloque "The Social Cultural and Economic History of Van and the Region 1850-1930" [L'histoire socioculturelle et économique de Van et de sa région 1850-1930], organisé par la Fondation Hrant Dink. Nous nous sommes entretenus avec lui de son récent ouvrage et de ses études sur le génocide.]

- Pakrat Estukyan : Votre série de monographies régionales est comme la continuation d'une tradition arménienne. Elle apporte en outre énormément aux études arméniennes. Comment voyez-vous cette série ?
- Richard Hovhannisian : J'ai consacré quasiment toute ma vie à étudier la République d'Arménie, qui exista entre 1918 et 1920. L'on sait que cette république a fait l'objet de critiques virulentes de la part de l'Arménie soviétique, qui lui a succédé. Mon approche de cette période est, par ailleurs, différente. La Première République fut d'une importance vitale pour le peuple arménien, en dépit de toutes ses insuffisances et imperfections. J'ai publié quatre ouvrages sur la Première République à partir des recherches que j'avais menées dans les archives de près de dix pays et des sources arméniennes que j'avais étudiées. Récemment, ces ouvrages ont été traduits en arménien occidental; actuellement, de jeunes chercheurs et ceux qui s'intéressent à l'histoire peuvent en tirer profit.

La série de conférences (Villes et provinces d'Arménie historique) que j'ai présentées à l'UCLA en 1997 constitue aussi une de mes études d'envergure. A ma connaissance, la jeune génération, contrairement aux premières générations de survivants du génocide, ne s'intéresse pas aux villes de ses ancêtres. Quand je demande à mes étudiants d'où ils sont originaires, ils citent des villes comme Alep et Le Caire, où leurs ancêtres durent se réfugier, suite au génocide. Si j'insiste, ils me disent en gros qu'ils viennent de Turquie. Certes, mais de quelle ville ? La plupart d'entre eux n'ont pas de réponse à cette question. Certains étudiants savent d'où ils viennent, mais la majorité est devenue indifférente aux terres de leurs ancêtres. J'essaie d'organiser deux conférences par an, où je souligne l'importance de telle ou telle ville en termes d'histoire et de culture arménienne. Naturellement, Van et sa région (le Vaspourakan) ont figuré en première place, puisque c'est là où le peuple arménien a forgé son histoire. Puis, les conférences ont continué avec Muş (Taron), Bitlis (Baghesh), Harput (Kharpert), Erzurum (Karin), Sivas (Sebastia), Diyarbakır (Tigranakert), Urfa (Edesse), la Cilicie et les communautés de Trébizonde et de la Mer Noire. A l'époque ottomane, le peuple arménien était présent dans tout le pays. Le volume 2 et les suivants concernent les communautés arméniennes d'Asie Mineure.

Il existait plus de 100 villages arméniens à environ 200 kilomètres d'Istanbul. Izmit et Bursa sont très connues. Or, des lieux comme Bandırma, Bardizag (Bahçecik), Armaş, Geyve, Adapazarı ont été des foyers culturels très importants. La communauté arménienne la plus importante est, sans conteste, cette d'Istanbul. Istanbul comptait la population arménienne la plus nombreuse et a joué un rôle essentiel dans l'histoire arménienne en termes de culture, bien qu'elle ne fasse pas partie de l'Arménie historique. C'est pourquoi tout un volume est consacré à Istanbul. Je me suis intéressé, par ailleurs, à l'incendie de Smyrne et à l'exode de sa population chassée vers la mer. Lors d'une conférence, j'ai aussi abordé Kars et Ani, qui appartiennent à la fois à l'Arménie Occidentale et Orientale.

Le dernier volume, paru le mois dernier, couvre Musa Dagh, Dörtyol et Kessab, qui se trouve actuellement à l'intérieur des frontières de la Syrie. J'ai publié 14 volumes et je pense que celui-ci sera le dernier.

-  Pakrat Estukyan : Un premier volume, consacré à Bitlis (Baghesh), est paru en turc. Celui sur Van (Vaspourakan) sera bientôt disponible en turc. Qu'en pensez-vous ?
-  Richard Hovhannisian : Je suis heureux de voir mes livres traduits et publiés en turc. Les jeunes Arméniens turcophones et les esprits ouverts en Turquie seront ainsi en mesure d'aborder ce sujet plus facilement et d'avoir une vision concrète du rôle joué par les Arméniens en Turquie.

-  Pakrat Estukyan : Concernant les ouvrages patrimoniaux, comment définiriez-vous la notion de "patrie" pour les Arméniens ? Par exemple, pour un Arméno-Américain, dont le grand-père est de Van, quelle est sa patrie ? Van, les Etats-Unis ou Erevan ?
-  Richard Hovhannisian : Récemment, la Fondation Hrant Dink a organisé un colloque sur la question de l'identité, un thème très important. Naturellement, son importance peut varier d'une personne à l'autre. Je suis de ceux qui considèrent cette question comme importante. De nos jours, certains reconstituent leur lignée. Par le passé, j'ai mené des entretiens d'histoire orale avec près de 800 survivants du génocide. La plupart de ces entretiens remontent aux années 1970-1980. Aujourd'hui, en 2016, quelqu'un qui porte un nom étranger essaie de compléter son histoire en reconstituant la vie de sa grand-mère; tout comme l'a fait Fethiye Çetin. Actuellement, ces archives orales sont traduites en anglais pour les rendre plus accessibles. Les gens ressentent une profonde tristesse à l'écoute des souffrances de leurs grands-parents. En fait, la plupart des gens que j'ai interviewés préféraient ne pas en parler. Par exemple, une personne dont le grand-père est de Zara avait envie d'entendre ces archives. La famille travaillait dans des moulins à Zara. Le grand-père évoque d'une manière saisissante Zara, leur maison, le moulin et la rivière qui l'activait. Puis il parle des épreuves qu'il a traversé. C'était le seul survivant d'une nombreuse famille.

-  Pakrat Estukyan : A votre avis, en quoi le déni impacte-t-il l'identité arménienne ?
-  Richard Hovhannisian : Le déni a un impact majeur sur l'identité. De nombreux Arméniens appartenant à la troisième ou quatrième génération sont conscients de la réalité du génocide, bien qu'ils ne parlent pas arménien et qu'ils aient oublié la culture arménienne. La négation de cette vérité les scandalise. D'un autre côté, elle renforce le sentiment de leur identité. Je pense que la mentalité consistant à adopter le déni obéit à une mauvaise stratégie. L'identité se renforce face au négationnisme. Comme je l'ai dit, pour la plupart des jeunes Arméniens, être arménien se limite à la cuisine et aux danses populaires arméniennes. En fait, la majorité des Arméniens qui ont migré aux Etats-Unis étaient originaires de la campagne et, apparemment, les rythmes des danses arméniennes survivront dans leur univers pendant quelques générations encore.

-  Pakrat Estukyan : Que pensez-vous du rôle central du génocide arménien dans les études arméniennes ?  
-  Richard Hovhannisian : Incontestablement, le génocide occupe une place très importante dans l'identité arménienne. Avant de m'intéresser à ce sujet, mon domaine de recherche était la Première République d'Arménie. C'est le déni qui m'a amené à ce thème. Si le déni n'existait pas et si des compensations avaient été effectuées pour rendre justice, je n'aurais probablement pas entrepris ces recherches. Je sais que mon grand-père était originaire d'Harput, qu'il perdit toute sa famille, qu'il ne survécut que par hasard et que des Kurdes l'ont gardé en captivité pour l'obliger à travailler. Il est allé à Urfa et à Deir-es-Zor. Je sais tout cela et le déni me met hors de moi. Quand j'ai commencé à étudier ce sujet, seuls des Arméniens travaillaient dans ce domaine. Et puis j'ai constaté que des non-Arméniens menaient des études comparatives sur le génocide. Ils comparaient le génocide arménien avec d'autres génocides et en concluaient que c'était le prototype d'autres génocides du 20ème siècle. De nos jours, il existe une vaste littérature sur ce thème. Les études des non-Arméniens dépassent en nombre celles des Arméniens. C'est mieux, à mon avis, car l'histoire arménienne ne compterait pas autant, si elle restait limitée à des études menées par des Arméniens. Il nous faut maintenant universaliser notre histoire. Se centrer uniquement sur le génocide n'est pas une bonne chose, car l'histoire arménienne dans sa globalité est plus vaste et plus profonde que le génocide. En fait, certains en ont assez du génocide, ils se plaignent et se demandent : "Il n'y a rien d'autre ?" Or nous savons que nous avons beaucoup de choses à dire. L'histoire du peuple arménien est vieille de plus de 3000 ans. Une culture admirable a été forgée durant cette période. L'important est de mettre l'accent sur cette grande culture, en ayant le génocide en tête naturellement.

-  Pakrat Estukyan : Vous avez une longue carrière universitaire à votre actif. A votre avis, où vont les études arméniennes ? Comment vont-elles évoluer ?
-  Richard Hovhannisian : Au début, quand nous travaillions sur le génocide, nous essayions de convaincre les gens que cela s'était vraiment passé et nous cherchions des preuves. Mon premier ouvrage publié s'intitulait Armenian Genocide in Perspective1 et son contenu abondait en descriptions des événements. Il analysait ce qui s'était passé, où cela s'était passé et comment. Or, le contenu de mes ouvrages récents est bien différent. Maintenant, chacun sait qu'un massacre a eu lieu. Et là, l'enjeu qui se pose à nous est d'analyser cette question. Nous traitons des questions comme celle de savoir pourquoi c'est arrivé, qui l'a mis en œuvre, quelles furent les erreurs des victimes, si tant est, ou ce que les survivants ont vécu ensuite, et ainsi de suite. Dans le cadre de cette analyse, une autre question importante se pose : le mouvement Jeunes-Turcs, et les Unionistes en général, sont arrivés au pouvoir en 1908 avec un discours libertaire et des slogans hérités de la Révolution française. Quel type de mutation intervint, sept ans plus tard ? S'agissait-il vraiment d'une mutation ou bien était-elle programmée au préalable et n'attendaient-ils qu'une occasion comme la Première Guerre mondiale pour réaliser ce plan ?

Les méthodes d'analyse et de comparaison sont aussi très importantes. D'aucuns s'inquiètent du fait que le génocide perpétré contre les leurs acquière moins d'importance, du fait de la comparaison. Je ne suis pas d'accord. En comparant, nous repérons les similitudes et les différences. Par exemple, tous les génocides ont ceci en commun : un échange massif de richesses entre la victime et le perpétrateur du génocide. De ce fait, le sort des avoirs arméniens explique beaucoup de choses. Vous savez mieux que moi que les avoirs arméniens sont à l'origine de la richesse de nombreux Turcs aisés. La comparaison est importante et doit être opérée. Je dois admettre qu'il y a eu beaucoup de progrès, mais les pays ont leurs propres intérêts nationaux et la question arménienne est victime de ces intérêts. En fin de compte, nous ne sommes pas une grande nation et nous n'avons pas assez de pouvoir pour avoir une influence au plan politique. Les grandes puissances ne nous soutiennent donc pas, concernant cette question. Retenons que l'injustice du génocide est le problème de l'humanité tout entière et que cela la concerne dans son ensemble.               

NdT

1. Richard Hovhannisian, Armenian Genocide in Perspective, Transaction Publishers, 1987, 220 p. - ISBN-13 : 978-0887386367       
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Traduction : © Georges Festa - 11.2016


mardi 22 novembre 2016

Rupen Janbazian - An Unstated Promise: Armen Marsoobian's 'Memory Project' / Une promesse tacite : le "Projet Mémoire" d'Armen Marsoobian



 © I.B. Tauris & Co Ltd, 2015 - Birzamanlar Yayıncılık, 2016


Une promesse tacite : le "Projet Mémoire" d'Armen Marsoobian
par Rupen Janbazian
The Armenian Weekly, 12.02.2016


C'est dans les années 1980 que deux oncles d'Armen T. Marsoobian se sont mis à collecter des photographies, des mémoires et des lettres de famille - tout ce qu'ils pensaient pouvoir aider à reconstituer l'histoire de leur famille. "Ils ont essayé d'assembler le tout pour raconter l'histoire de la famille - une histoire fascinante qui englobe tant de pans de l'histoire de notre peuple," explique Marsoobian. Au début du 20ème siècle, les membres de sa famille furent témoins du génocide arménien. Et à travers leurs mémoires, il est évident qu'ils luttèrent pour faire en sorte que "les gens réalisent ce qui est arrivé aux Arméniens."

Lorsque ce matériel accumulé fut confié à Marsoobian à la mort d'un de ses oncles, il décida d'assumer la tâche de révéler au monde l'histoire de sa famille. "Même si mon oncle ne m'a jamais demandé explicitement de mener à bien ce projet, j'ai vraiment le sentiment d'achever quelque chose qu'ils ont commencé. Pour moi, c'est important de donner la parole à toute cette génération. D'une certaine manière, je m'acquitte d'une obligation morale - d'une promesse tacite. Ma motivation première, en quelque sorte," poursuit-il.

Il y a presque trois ans, Marsoobian, professeur et directeur du département de philosophie à la Southern Connecticut State University, décida qu'il valait peut-être mieux relater l'histoire de sa famille via des expositions photographiques. Il avait aussi l'impression que cette histoire pouvait être une façon de présenter à la population de la Turquie l'histoire plus vaste de la présence arménienne dans ces terres avant et pendant le génocide arménien.

C'est ainsi qu'en avril 2013, Marsoobian lança ses expositions au DEPO d'Istanbul, un centre réputé pour accueillir des projets collaboratifs et des échanges culturels et artistiques très divers, situé dans un ancien entrepôt de tabac de quatre étages, dans le quartier stambouliote de Tophane. Depuis, il a organisé des expositions dans d'autres régions de Turquie, y compris à Ankara et Diyarbakır. Mais c'est peut-être son exposition d'octobre 2013 dans la ville de Merzifon (Marsovan), non loin de la Mer Noire en Turquie, qui fut la plus significative.

"C'était très gratifiant de l'amener là [à Merzifon], car c'était comme un retour au pays," explique Marsoobian. Sa famille fut contrainte de quitter la ville en 1921 - et quittera définitivement la Turquie en 1922. "Outre les souvenirs atroces de cette période, il en existe bien d'autres, merveilleux. En sorte que, d'une certaine manière, l'exposition était une façon de ramener ces photographies chez elles," explique-t-il, présentant sa décision d'y organiser une exposition comme enrichissante pour lui au plan moral et émotionnel.

"Les expositions - du moins, celles que j'ai organisé en Turquie - comportent beaucoup de matériel textuel accompagnant les photographies," précise Marsoobian. Ces textes présentent un récit familial, tout en contextualisant ce qui se passait vraiment dans la région à cette époque. "Ils reconstituent véritablement la trajectoire de la famille des années 1870 jusqu'à son départ de Turquie et son arrivée en Grèce en 1923," explique-t-il. Les expositions de Marsoobian ne sont pas simplement des images accompagnées de légendes; il y a, de fait, beaucoup à lire. "J'ai eu la chance de travailler avec des gens en Turquie, qui ont traduit mes textes en turc. Il y a une véritable composante éducative - il ne s'agit pas simplement de regarder des images," déclare-t-il.

Bien que ces expositions soient des plus personnelles, Marsoobian souligne aussi l'aspect politique lié au fait de montrer ces photographies en Turquie. A ses yeux, ces expositions revêtent un objectif politique évident, lié à ce qu'il appelle "ouvrir le débat et le dialogue" au sujet de la présence arménienne en Turquie - un chaînon manquant de l'histoire de la Turquie, d'après Marsoobian.  

"Beaucoup de gens dans cette société ignorent totalement cela, vu la manière avec laquelle la politique éducative nationale efface la présence des Arméniens. Je suis très heureux quand des gens sont si étonnés en découvrant les photographies de leurs villes, de leurs localités, et de voir à quel point ils savent peu de choses sur le niveau culturel et éducatif de cette communauté [arménienne], qui n'existe plus."

D'après Marsoobian, les expositions sont bien accueillies - du moins, dans ses échanges personnels. "Il y a eu quelques écrits et publications négatives. Très récemment, l'exposition d'Ankara [en novembre 2015] a suscité peut-être la réaction la plus négative," explique-t-il.

La réaction négative, à laquelle il fait allusion, visait en partie la municipalité de Çankaya, car, pour la première fois, l'exposition se tenait dans un centre artistique municipal. Çankaya est considéré comme la "municipalité du centre-ville" d'Ankara; c'est là où l'essentiel du pouvoir turc - le Parlement, la résidence du Premier ministre et de nombreux bâtiments du gouvernement - est concentré.

"Le maire de Çankaya est membre du CHP [Parti Républicain du Peuple], il a donc été très critiqué dans la presse de l'AKP [le Parti Justice et Développement au pouvoir actuellement], comme dans la presse plus nationaliste. Le maire a été aussi critiqué dans les réseaux sociaux, du fait de cette exposition," poursuit Marsoobian. Suite à cette campagne de presse et à ces attaques, le bureau du maire a publié une déclaration prenant ses distances vis-à-vis de l'exposition, précisant qu'il n'en approuvait pas nécessairement le contenu.

La presse turque ne s'est pas toutefois montrée aussi critique dans son ensemble. "De fait, Taraf [un quotidien national] a consacré un article en première page [à ces expositions], utilisant dans le paragraphe liminaire le mot turc signifiant génocide arménien - Ermeni soykırım - sans utiliser de guillemets, ce qui, en 2013, était une grande première !" souligne-t-il.            

Marsoobian continue de recevoir des réactions de la part de gens ayant personnellement visité ses expositions. "Rien qu'aujourd'hui, j'ai reçu un courriel d'un habitant d'Ankara, qui ne livre pas son identité, mais qui a trouvé l'exposition 'impressionnante.' Il m'écrit, entre autres : '[...] Vos remarques sont très objectives; indubitablement, vous racontez leur histoire de manière honnête et sincère. Merci d'informer les gens au sujet des minorités - sensibiliser est essentiel à une meilleure connaissance et vous le faites très bien.' Et [le courriel] s'achève en disant qu'ils aimeraient me rencontrer la prochaine fois que je viens à Ankara," confie-t-il.

Ankara compte peu d'Arméniens, mais certains de ceux qui sont restés dans la région sont venus voir son exposition. "Ils étaient tout simplement ravis que cela puisse se faire et ouvertement; à bien des égards, ils [les Arméniens] sont obligés de vivre discrètement dans de nombreuses régions de Turquie," explique-t-il.

Les expositions de Marsoobian ne se limitent pas à la Turquie. Il a présenté plusieurs versions de ses expositions à travers les Etats-Unis, à Londres et à Erevan. "Le thème est le même, mais le concept des expositions peut varier en fonction du lieu." Bien qu'une date n'ait pas encore été fixée, Marsoobian espère organiser une exposition à Watertown, au Massachusetts, dans les mois prochains. "Nous étions prévus à l'origine en novembre 2015 à l'ALMA [Armenian Library and Museum of America]; mais c'était devenu impossible au plan logistique avec toutes les autres expositions que j'organise. J'espère que nous pourrons rapidement fixer une date en automne 2016," précise--t-il.

Dans son nouveau livre, Fragments of a Lost Homeland: Remembering Armenia, publié en mai 2015, Marsoobian redonne vie à cette vaste collection de matériaux de famille, qui restitue la survie de ses ancêtres, envers et contre tout, lors du génocide arménien. A l'aide de mémoires, carnets, lettres, photographies et dessins, il raconte leur histoire.

"L'essentiel pour moi, c'est peut-être que ce travail soit rendu accessible à la population turque," déclare-t-il. La traduction en turc de l'ouvrage a été achevée l'été dernier et il espère que la version turque paraisse au printemps. "Ça fait complètement partie de ce que j'appelle mon 'projet mémoire.' Notre histoire doit atteindre la population de Turquie."

C'est ainsi que son album bilingue turco-anglais de photographies, Dildilian Brothers: Photography and the Story of an Armenian Family in Anatolia, 1888-1923, est paru en Turquie aux éditions Birzamanlar le mois dernier.

La publication de ses ouvrages ne met apparemment pas un point d'orgue au "projet en cours," pour reprendre ses termes, de Marsoobian. Il projette une exposition à Izmir. Quand on lui demande pourquoi avoir choisi cette ville en particulier, Marsoobian explique que la ville est plus cosmopolite que d'autres régions de Turquie, et donc plus ouverte à ce genre d'exposition. "Le lieu est propice, géré par une mairie plus progressiste. Les expositions n'ont rien à voir avec Izmir, puisque ma famille n'avait aucun lien direct avec elle. Mais Izmir - comme beaucoup des nôtres le savent - comptait une importante communauté arménienne, réduite à néant durant la Guerre d'indépendance," poursuit Marsoobian. "Je me suis fixé pour mission d'emmener cette exposition dans toutes les villes qui possédaient une importante population arménienne avant le génocide."

Deux villes, Sivas (Sébastia) et Samsun, sont en lien avec sa famille, bien que cela puisse s'avérer problématique, en raison de ce qu'il appelle une montée du nationalisme dans ces régions. "Même si je m'y suis rendu, en ayant noué des contacts là-bas, ce sera difficile. On verra bien. C'est un projet à long terme. Comme je dis, j'appelle ça mon 'projet mémoire,' et ça va continuer !"

"Dans un sens, j'essaye de contribuer modestement à influencer la mémoire collective des citoyens turcs. Nous devons être prudents. Connaître l'histoire là-bas compte plus que pouvoir simplement promouvoir la cause arménienne. J'ai envie de les amener à commencer à y réfléchir, au fait que cette histoire leur est refusée. J'ai envie qu'ils comblent les vides."       


[Rupen Janbazian est l'éditeur de The Armenian Weekly. Ses écrits portent principalement sur la politique, les droits de l'homme, la communauté, la littérature et la culture arméniennes. Il a effectué des reportages en Arménie, en Artsakh (République du Haut-Karabagh), en Turquie, au Canada, aux Etats-Unis et en Arménie Occidentale. Il a exercé des fonctions dirigeantes au plan local et national au sein de l'Armenian Youth Federation  (AYF) du Canada et de l'association Hamaskaïne de Toronto, tout en siégeant comme administrateur de l'Armenian National Committee (ANC) de Toronto. Janbazian enseigne aussi l'histoire arménienne et anime des ateliers d'écriture à l'ARS Armenian Private School de Toronto, parallèlement à son activité de traducteur.]
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Traduction : © Georges Festa - 11.2016


dimanche 20 novembre 2016

Genocidio armenio y terrorismo internacional, en la mirada de Khatchik Derghougassian / Génocide arménien et terrorisme international : entretien avec Khatchik Derghougassian



 © Capital Intelectual, 2012

Génocide arménien et terrorisme international
Entretien avec Khatchik Derghougassian
par Nabih Yussef


[Docteur en Relations Internationales de l'université de Miami et professeur à l'université de San Andrés (Argentine), Khatchik Derghougassian analyse le combat de la diaspora arménienne en quête de réparation historique, les défis de la réflexion sur le terrorisme contemporain, tout en livrant sa vision du débat public concernant l'intervention des forces armées dans la sécurité intérieure.

Politologue d'origine arménienne, il a émigré en 1987 en Argentine et depuis lors participe activement à la communauté académique nationale en tant que spécialiste de la sécurité, de la prolifération des armements et des études sur la Guerre froide.]

- Nabih Yussef : Pourquoi l'Argentine reconnaît-elle le génocide arménien ? Dans quelle mesure la diaspora arménienne a-t-elle influé sur cette reconnaissance ?
- Khatchik Derghougassian : Je crois que la question serait plutôt de savoir pourquoi l'Argentine ne reconnaissait pas le génocide arménien. Le concept de diaspora a partie liée avec la racine du génocide, la dispersion des Arméniens et la soviétisation du pays. L'objectif de la diaspora fut la préservation de l'identité dans l'espoir d'obtenir justice et de retourner en Arménie. En général, toutes les diasporas pensent de même, avec une mère-patrie ou une patrie imaginaire. Sur la base de cet état de fait, un procès est organisé en 1919 à Istanbul (Turquie) contre les perpétrateurs de ce crime sans leur présence, puisqu'ils avaient pris la fuite. Or ce procès n'aboutit pas, du fait de l'ascension politique de Mustafa Kemal qui, suite à son projet de bâtir une identité turque laïque et moderne, finit par officialiser une politique de mise en sourdine du génocide. Autrement dit, ce crime contre l'humanité fut oublié. Y contribua la politique bolchévique de l'ex-Union Soviétique, alliée de la Turquie kémaliste en guerre avec les Occidentaux, puis les intérêts des grandes puissances qui voulaient une Turquie neutre afin de freiner l'expansion soviétique. Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la Guerre froide, lorsque la Turquie intègre l'OTAN, l'oubli s'officialise au plan international. Autrement dit, tout le monde savait qu'un génocide s'était produit, mais personne ne le disait publiquement pour ne pas porter ombrage aux Turcs. Entretemps, Raphaël Lemkin forge en 1944 le concept de génocide et en 1948 nous obtenons la Convention sur le génocide. Dans cet intervalle, un processus de renouvellement générationnel s'opère au sein des communautés arméniennes au Moyen-Orient et, à partir du milieu des années 1960, lorsque la troisième génération de survivants prend les rênes, une génération intégrée, qui fréquente les universités, qui découvre le monde, la question est : "Et le génocide des Arméniens ?" C'est le début des manifestations demandant justice pour le génocide arménien, y compris en Arménie soviétique. En 1973, l'ONU élabore un rapport sur le génocide à travers le monde, mais, du fait des pressions du représentant turc, le génocide arménien n'y figure pas. C'était le crime parfait, il n'a pas eu lieu, il n'a pas existé ! Contre cela, il y a eu un important activisme de la diaspora avec des mobilisations au plan politique pour sortir le génocide de l'oubli. C'est là où la Turquie lance une diplomatie du déni, commençant à déclarer aux pays qu'elle ne voyait d'un bon œil une résolution en faveur du génocide.

-  Nabih Yussef : Quelle fut la réaction des pays avant le génocide ?
-  Khatchik Derghougassian : Jusqu'en 1986, aucun président ne s'est risqué à utiliser le mot génocide en public. Or, en Uruguay, il existait une loi de 1965 qui mentionnait le génocide des Arméniens et qui allait encore plus loin, se prononçant en faveur de la restitution des territoires usurpés par les Turcs. Mais la dictature est survenue, avec l'oubli, et tout s'arrêta.

C'est en 1986 que François Mitterrand mentionne publiquement le mot de génocide, et en 1987 Raúl Alfonsín. La réaction de la Turquie fut phénoménale. En outre, l'on savait que la chancellerie argentine était contre la référence au mot génocide de la part d'Alfonsín. C'est alors que s'ouvre un processus important. Le Parlement Européen vote une loi où il conditionne l'entrée de la Turquie à la reconnaissance du génocide arménien. Ce processus conduit à inscrire au calendrier ce crime oublié. Or, que signifie reconnaître ? Dans le cas de l'Argentine, il s'agit d'une reconnaissance du pouvoir exécutif; d'une loi du pouvoir législatif; et au niveau du pouvoir judiciaire, d'un procès qu'intente en 2011 une famille arménienne, laquelle demande à l'Etat argentin de demander à la Turquie des explications quant au génocide. Or, il existe encore des pays qui ne reconnaissent pas le génocide : les Etats-Unis parlent de tout, sauf du mot génocide, car cela leur crée des problèmes. Chaque fois qu'une loi est sur le point de sortir au Congrès, un veto présidentiel s'y oppose. A un moment donné, nous nous assoirons à la table de négociation, mais pas pour débattre du génocide, ni comment en réparer les conséquences.

- Nabih Yussef : De nombreux peuples n'ont pas d'Etat ou en contestent l'organisation actuelle, et leur lutte est rapidement qualifiée de "terroriste" par les grandes puissances. C'est le cas de la Tchétchénie, du Kurdistan ou de la Palestine. Pourquoi ?
-  Khatchik Derghougassian : Parce qu'il existe une vaste construction sociale qui s'est imposée via le concept de terrorisme, avec un malentendu à ce sujet. Le terrorisme est une lutte violente qui parie sur l'impact psychologique de ses frappes. Si l'on veut considérer comme organisation terroriste une organisation politique qui, à un moment donné, a recouru à la violence politique, pratiquement tout le monde est concerné. Tous les pays qui luttent aujourd'hui contre le terrorisme, y compris les Etats-Unis et la France, ont recouru à un moment donné à la violence politique. Le problème principal n'est pas le terrorisme, mais les conditions internationales qui font que le terrorisme est un moyen efficace pour la portée médiatique de leurs projets, d'où une forte politisation de leurs usages du terrorisme. Mais il faut faire attention parce que le terrorisme pour les uns constitue un combat politique pour d'autres. Ce qui ne veut pas dire que l'on justifie l'Etat Islamique ou la barbarie qui règne au Moyen-Orient.

-  Nabih Yussef : Le gouvernement argentin, à travers le ministère de la Sécurité, s'est exprimé à plusieurs reprises, parlant de "maras" [gangs - NdT] dans le pays et même de "cellules terroristes," comme s'il cédait du terrain pour débattre de l'intervention des forces armées dans la sécurité publique. Quel est ton point de vue sur ce scénario ?
-  Khatchik Derghougassian : Mêler les forces armées à la sécurité publique est une régression. Dans aucun pays cela n'a donné de bons résultats, et j'inclus le Mexique. Les résultats ont été très controversés. Dans le cas de l'Argentine, il y a une forte résistance de la société civile. Or, chercher des excuses et créer de la confusion pour impliquer les forces armées n'est pas la solution. Parler de terrorisme en pensant à une alliance avec les Etats-Unis n'est pas non plus nécessaire. Inutile de confondre pour recourir à de nouvelles lois avec de nouvelles formes d'intervention, mais sans impliquer les forces armées. Car, même si nous sommes dans une zone de paix, cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas un rôle pour les forces armées dans la défense du pays; cela dit, je n'invite pas à une politique extérieure militarisée. Mais nous devons éviter de confondre et d'"être attractifs," en parlant de terrorisme. Nous devons éviter la tentation d'encourager une opinion publique qui soit en faveur de l'intervention des forces armées, en pensant que c'est là la solution des problèmes. Ce qui ne veut pas dire que nous ne devons pas chercher résolument une solution aux problèmes.    

[Analyste international, journaliste et chercheur auprès du Consejo de Estudios Interdisciplinarios Económicos y Politícos, Nabih Yussef travaille actuellement comme sous-directeur du CEIEP et animateur de la radio FM Café Internacional (88.9). Parallèlement à ses contributions au CEIEP, il étudie l'italien et l'arabe. Un livre qui l'a marqué : El concepto de lo político, de Carl Schmitt. Contact : nabih.yussef@CEIEP.org]
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Traduction de l'espagnol : © Georges Festa - 11.2016
Avec l'aimable autorisation de Nabih Yussef.