dimanche 21 août 2016

Eddie Arnavoudian : Baku 1905 - Savagery in the Caucasian family - Part One / Bakou 1905 - Sauvagerie en famille au Caucase - I





Patrouille de Cosaques près des champs de pétrole de Bakou, vers 1905
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Bakou 1905 : sauvagerie en famille au Caucase - I
par Eddie Arnavoudian
Groong, 23.03.2015


L'année 2015 marque le 100ème anniversaire du génocide ottoman Jeune-Turc perpétré contre le peuple arménien et dont les conséquences catastrophiques - au plan national, territorial, politique, social, économique et démographique - se font encore sentir aujourd'hui, principalement au sein de la Troisième république d'Arménie, non viable et affaiblie. Mais 2015 est aussi l'anniversaire d'une autre catastrophe historique, le 110ème des événements appelés par erreur "les pogroms de Bakou en 1905," lesquels composent en fait une éruption de massacres mutuels arméno-azéris à travers le Caucase, devenu depuis le berceau des Etats arménien, azerbaïdjanais et géorgien.   

Reconstituant méticuleusement les événements de 1905 qui anéantirent des communautés entières d'Arméniens et d'Azéris, l'ouvrage de Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération (note 1), rectifie une vision partiale, selon laquelle il s'agit de "pogroms azéris, soutenus par le régime tsariste, visant les Arméniens sans défense." Son analyse irréfutable et imparable montre qu'à Bakou, au Nakhitchevan, à Erevan et dans tout le Caucase, les Azéris comme les Arméniens se sont rendus coupables de crimes mutuels. Si les atrocités furent, dans un premier temps, encouragées et facilitées par le pouvoir tsariste, elles furent ensuite perpétrées, et ce sans merci, par les dirigeants nationalistes respectifs, au service des ambitions de leurs élites.

Si l'analyse, le débat et la mémoire en 2015 se focalise à juste titre sur le génocide Jeune-Turc contre les Arméniens dans leurs terres ancestrales à l'ouest et l'empire ottoman, il serait erroné de ne pas prendre simultanément en considération la tragédie de 1905 dans le Caucase. L'héritage et les leçons de ces deux événements continuent de façonner l'avenir de l'Arménie comme celui de tous les peuples du Caucase et d'Asie Mineure. 1915 et 1905 ont tous deux été fatals à la formation de nations démocratiques dans la région; tous deux illustrent l'impossibilité d'entités étatiques et nationales exclusives, fondées sur l'ethnie, tandis que leur analyse laisse entrevoir des solutions démocratiques plus honorables. Par ailleurs, en commémorant 1915, nous devons garder à l'esprit qu'un péril imminent visant l'Etat arménien émane à chaque instant non seulement de la Turquie, mais aussi des classes dirigeantes et des ultranationalistes azerbaïdjanais qui, prêts à une nouvelle guerre au Karabagh, ont aussi en ligne de mire Erevan, le lac Sevan et le Zanguezour.

L'anniversaire de 1905, et de 1915, exige des Arméniens, des Azéris et aussi des Turcs de reléguer une sentimentalité détestable, de faire taire un chauvinisme braillard, d'abjurer mythologie historique chauvine, préjugés et haines, et d'abandonner une posture outragée sur la barbarie supposée de "l'autre." Dans le complexe des relations azéri-arméniennes, nul n'est saint, ni pécheur. Bien qu'entaché de préjugés répugnants (note 2), l'ouvrage de Simonian nous propose un terrain sur lequel Arméniens et Azéris peuvent se regarder en face en toute sincérité.

I. Vérités amères... Le chapitre inaugural de massacres réciproques        

Les affrontements arméno-azéris de 1905 éclatèrent dans le cadre plus large de la résistance des Arméniens aux mesures de répression tsaristes de 1903 visant la mouvance nationale au Caucase et des bouleversements sociaux qui accompagnèrent la première révolution russe de 1905. Ce qui devint une impitoyable conflagration débuta en fait par une agression mortelle contre la communauté arménienne de Bakou mise en œuvre grâce à une alliance commode, bien que provisoire, entre pouvoir tsariste et élites azéries. Les autorités tsaristes, comme elles le firent dans tout l'empire, suscitèrent conflits et pogroms entre communautés dans le but de faire dérailler la révolution politique et sociale en cours. Les classes dirigeantes azéries se prêtèrent à ce jeu, désireuses de profiter de cette opportunité pour porter un coup fatal à leurs concurrents arméniens, fût-ce par des massacres.

Les Arméniens ne restèrent pas longtemps des victimes impuissantes. Suite aux premières victimes et sous l'égide de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), pour l'essentiel, ils réagirent de même en se livrant à des représailles meurtrières contre des communautés azéries innocentes et aussi des responsables du régime tsariste, pour la plupart exécutés. Agressions, représailles et contre-représailles créèrent un climat infernal fait de soif de sang, un festival incontrôlable de sauvagerie tel qu'on n'en avait pas vu jusqu'alors. A la fin de l'année :

"Il ne s'agissait plus seulement de massacres et de tueries d'Arméniens, mais aussi de Turcs." (p. 343)

Cet état de fait est confirmé par Mikael Varantian, historien officiel de la F.R.A., qui écrit que "dans la mère-patrie," se référant ici au Caucase, "d'un bout à l'autre, les Turcs incendient, pillent, assassinent et les Arméniens font de même." (note 3)

1905 devint un tournant, un "coup fatal" porté à "des siècles de coexistence" qui, "couvrant de honte" le territoire, "inaugura un siècle de crimes sans fin" (p. 98), dont nous sommes encore témoins. Rappelons que cette catastrophe historique ne fut pas le fait de masses désorganisées ou incontrôlées, ni le résultat des seules provocations d'un pouvoir tsariste cynique. Elle fut provoquée par les ambitions rivales et les calculs politiques d'un triumvirat de dirigeants tsaristes, azéris et arméniens, en quête chacun d'hégémonie régionale. Nous reviendrons à leurs objectifs et à leurs ambitions, mais livrons tout d'abord un panorama de la terre exsangue qu'ils laissèrent derrière eux.

Une première série d'affrontements, du 6 au 9 février, s'ouvrit par des pogroms anti-Arméniens à Bakou, qui comptait alors une nombreuse communauté arménienne, dont une partie avait amassé de grandes richesses grâce à l'industrie pétrolière. Le terrain avait été soigneusement préparé. Quelques jours plus tôt, alors que les tensions étaient déjà vives, la police tsariste fit courir le bruit que c'était un officier arménien à ses ordres qui avait porté le coup de feu fatal à un prisonnier azéri, lequel avait échappé à leur surveillance. Ce fut là un acte incendiaire qui donna aux élites azéries un prétexte pour lancer la populace contre les quartiers arméniens. Une cinquantaine d'Arméniens furent assassinés le premier jour. Leurs appels au secours restèrent vains.

"Les maisons des Arméniens étaient livrées aux flammes, mais aucun pompier ne surgissait, pas le moindre soldat ou policier, et lorsqu'ils arrivaient, ils étaient 'en retard.'" (p. 83)

Justifiant cette inaction, le gouverneur Nakachidze, de sinistre mémoire, qui sera plus tard exécuté, ira jusqu'à déclarer : "Je ne peux rien faire ! Je n'ai pas de troupes !" (p. 53-57). Pendant ce temps, les communications téléphoniques des Arméniens avec le siège de la police avaient été aussi coupées. Là où elles étaient intactes, les secours se faisaient encore attendre. Un riche Arménien, Lalayev, supplia, mais en vain. Blessé par balles, alors qu'il sortait en rampant de sa demeure en flammes, deux officiers tsaristes observaient d'un regard approbateur la scène, alors qu'il était "littéralement haché menu" (p. 92). Ailleurs, "la police fournit de l'essence aux émeutiers brûlant les habitants chassés de chez eux" (id.).

Dès les premières pages, Simonian se démarque du racisme collectif anti-Azéris :

"Une part importante de la population turque de Bakou vit dans ces massacres une tragédie sans nom [...] De nombreux Arméniens survécurent avec l'aide des Turcs. Les Arméniens qui vivaient dans des biens possédés par des Turcs (note 4) leur furent particulièrement reconnaissants. La majorité des propriétaires turcs ne permit pas aux émeutiers d'entrer chez leurs locataires arméniens." (p. 113)

Le pouvoir tsariste, les magnats azéris du pétrole et l'intelligentsia azérie sont accusés d'avoir activé et dirigé des bandes minoritaires d'émeutiers, alors que :

"La majorité de la population musulmane pacifique témoigna devant ce massacre une même horreur que les chrétiens." (p. 92)

De fait, Simonian ajoute que le nombre d'Azéris ayant aidé les Arméniens à survivre "fait honte aux soi-disant amis chrétiens [russes] des Arméniens" (p. 113-115). Bel hommage rendu à la simple solidarité humaine, qui demeure possible entre les peuples !

Il n'est pas nécessaire de rappeler en détail les souffrances des Arméniens. Depuis plus d'un siècle, nous commémorons et nous pleurons nos morts. Mais il convient de noter qu'en dépit de l'évidence, les historiens azéris nient que des centaines d'Arméniens furent assassinés avec une sauvagerie innommable, leurs biens, leurs richesses et leur bétail pillés, leurs proches brûlés vifs et chassés de chez eux. Sur tout ceci, Simonian livre des preuves terrifiantes (p. 116-117 - épuration de Bakou; 196-200 - Nakhitchevan; 202-203; 205; 210-211; 362-363 - Mikent; 363-5, 372; 432; 450; 547) !

Mais qu'en est-il des souffrances indicibles que nous avons infligé à nos voisins azéris, du meurtre criminel de nos frères et de nos sœurs du Caucase ? Les Arméniens sont prompts à effacer le tout de leur conscience et de leur discours. Bravant le préjugé, Simonian rapporte sans fard les crimes des Arméniens, "se livrant autant que les Azéris à leurs démons, tuant de toutes parts" (p. 454).

II. Histoire d'un crime arménien

S'il ne répugne pas à décrire la violence des Arméniens, Simonian tente sordidement de la faire passer pour de l'autodéfense, l'expliquant comme une réaction forcée, tragique, mais inévitable, à un mal plus grand encore. Tromperie que dément son propre récit et ses statistiques. Le 9 février, "après cinq jours de combats," "les parties en conflit chiffrèrent leurs pertes," témoignant des "graves dommages" portés à une ville qui "jusqu'alors comptait une population mixte," désormais divisée en "quartiers arméniens et turcs exclusifs" (p. 116). Les Arméniens dénombrèrent 205 morts et 121 blessés. Les victimes azéries ne furent pas négligeables. "Au quatrième jour [...] [les Azéris] disparurent des quartiers arméniens, occupés qu'ils étaient à recueillir leurs morts" (p. 89) - soit 111 au total, outre 128 blessés (p. 92). 97 magasins arméniens et 41 azéris furent aussi saccagés. Les Azéris furent-ils tous tués, les armes à la main ? Les magasins azéris constituaient-ils tous des fortifications militaires devant être prises pour cibles ? Le récit des événements suivants laissent entendre que les Azéris, eux aussi, comptèrent d'innocentes victimes.

Tandis que les affrontements s'étendent de Bakou à Erevan, au Nakhitchevan, au Karabagh, au Zanguezour et aussi en Géorgie, des sources arméniennes contemporaines relatent d'innombrables "actes arméniens de sauvagerie." Dans son ouvrage, Simonian assume sans complexe le rôle de défenseur de la F.R.A., répétant le caractère soi-disant auto-défensif de ses opérations. "Représailles agressives," tel est le slogan conducteur du principal commandant des opérations arméniennes de la F.R.A., Nigol Touman. Lequel exige sans broncher de ses hommes qu'ils répondent "œil pour œil," "exhortant sans relâche ses combattants à infliger une "vengeance immédiate," avec "dix victimes pour chaque Arménien tué" (p. 67, 245).

La formule "Représailles agressives" s'avéra non dissuasive. Elle accumula une vengeance qui dégénéra en massacres de représailles au hasard, en pillages et en incendies délibérés. Un bilan des affrontements des 24 et 25 mai livre ce panorama :

"Suite aux combats, tous les villages peuplés d'Azéris et d'Arméniens furent réduits en ruines, leurs habitants subissant de lourdes pertes. Les affrontements s'accompagnaient de pillages. [Ces] pratiques condamnables intégrèrent désormais le mode de vie de la population rurale arménienne." (p. 240)

Durant l'été :

" Le Caucase fut un véritable champ de bataille [...] où deux peuples se livrèrent un combat sans merci et féroce, tentant de s'anéantir mutuellement." (p. 312)

Pogroms et représailles se transformèrent en une guerre civile dans laquelle tueries, pillages et incendies étaient utilisés par toutes les parties.

Lorsque, en juin 1905, le village azéri d'Ushi fut pris, les Arméniens tuèrent au moins 150 habitants et en blessèrent 180 autres, avant de se lancer à l'attaque et de "brûler 9 villages voisins, peuplés d'Azéris" (p. 244). Au Nakhitchevan, les Arméniens se joignirent aux forces russes lors du "pillage et [de] l'incendie" du village de Tchahri, laissant "ses rues jonchées de plus de 170 cadavres d'Azéris" (p. 354). Parallèlement aux raids meurtriers opposant les villages, Arméniens et Azéris se mirent à traquer et à tuer les voyageurs, en particulier aux nœuds ferroviaires, "une "forme de vengeance absurde" qui "coûta des centaines de vies innocentes" (p. 245). Une boucherie ignoble empilait les corps.

A Chouchi, 40 Arméniens furent tués et 68 blessés. Mais les Arméniens massacrèrent 500 Azéris et firent encore plus de blessés (p. 373). Un mois plus tard, pour venger le meurtre sadique de 6 Arméniens originaires de Mirashallou, des "Arméniens fous de rage" attaquèrent le village azéri de Kilaflou et "massacrèrent tous ceux qui tombèrent entre leurs mains." Ces "têtes brûlées," écrit Simonian, "n'avaient soif que de sang et des crimes impardonnables furent ainsi perpétrés" (p. 396-397). Un témoin oculaire arménien regrette : "L'Arménien est sali, mais des enfants ont été écorchés, l'Arménien est déshonoré, mais des femmes ont été mises à mort." (p. 397)

Dans la seconde moitié d'octobre, lorsque 30 Arméniens furent tués lors d'affrontements dans le Zanguezour, "des groupes d'Arméniens en armes réagirent en liquidant plus de 200 Azéris, avant d'aller détruire d'autres villages et des dizaines de hameaux" (p. 410-411). Un regain de violences à Bakou fit 270 victimes azéries et 130 victimes arméniennes. Un mois plus tard, en réponse à la politique déclarée de Djivanchir d'"être sans pitié avec tout Arménien tombant entre vos mains," des Arméniens "pénétrèrent dans deux villages en se livrant à des actes de barbarie [...], tuant impitoyablement de tous côtés" (p. 453-4). Pendant ce temps, près de Goris, "Ghizirin Galouste prit d'assaut au petit matin le village (azéri) de Kyurtlari, qu'il détruisit, pilla et livra aux flammes" (p. 465).

Lancer unilatéralement des verdicts de culpabilité ne serait que falsification. D'innocents Arméniens furent massacrés. Mais les forces arméniennes, dirigées par la F.R.A., ont massacré d'innocents Azéris. De fait, les statistiques montrent que le total des victimes azéries fut bien supérieur (p. 234, 237, 244, 372, 379, 410, 551, 554, 643) ! Tous ces crimes se déroulèrent sous le regard vigilant des autorités tsaristes (p. 39). Quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Arméniens par des Azéris. Et quand cela les arrangeait, elles ne bougeaient pas le petit doigt pour mettre un terme au massacre d'Azéris par des Arméniens.

III. De la révolte sociale au massacre nationaliste

A travers la Russie et ses vastes colonies, les relations sociales, de classes et nationales atteignirent un point critique en 1905 pour exploser en une révolution démocratique anti-tsariste à l'échelle d'un continent. Pour la couronne russe, l'aristocratie foncière et une classe capitaliste en pleine expansion, comme pour les privilèges coloniaux tsaristes, le défi était mortel, compte tenu notamment d'un Etat impérial déjà affaibli par la défaite militaire de 1904 face aux Japonais. La structure même de l'empire, ses privilèges féodaux, ses possessions coloniales et les pouvoirs de sa classe capitaliste se trouvaient mis en question.  

La vague révolutionnaire atteignit aussi le Caucase, pierre angulaire du pouvoir impérial, abritant les gisements pétroliers de Bakou, des plus lucratifs, moteurs du capitalisme russe. Importante route commerciale, le Caucase constituait aussi un rempart contre tout empiètement hostile et un tremplin potentiel pour une expansion vers l'empire ottoman, la Perse et le Moyen-Orient. Or, à Bakou, Tbilissi et Erevan, comme dans les mines d'Alaverdi et de Kapan, dans les entrepôts de Gumri et le long du réseau ferroviaire caucasien, des milliers de travailleurs de toutes nationalités luttaient pour leur liberté, des salaires plus élevés et de meilleures conditions de vie, alors que les manifestations paysannes éclatèrent, notamment à Lori et Haghpat. Ils furent rejoints par les étudiants à Tbilissi et Erevan, Bakou, Etchmiadzine et ailleurs dans le Caucase.

Il serait erroné d'exagérer l'ampleur du mouvement social et populaire dans le Caucase, chose coutumière à l'historiographie soviétique. Pour des raisons de développement économique et social, il ne saurait être comparé avec celui de la Russie. Pourtant, même modeste, il vit s'épanouir un potentiel d'unification de nationalités diverses, luttant ensemble pour une vie meilleure, un potentiel qui n'était pas le bienvenu aux yeux des classes dirigeantes russes. A Bakou, rarement mais trop souvent encore pour les magnats du pétrole et les autorités tsaristes, travailleurs arméniens et azéris s'organisèrent mutuellement, publiant même un journal bilingue. Dans les mines de Kapan, les tentatives pour inciter à des hostilités entre Arméniens et Azéris échouèrent, dirigeants arméniens et azéris se donnant l'accolade lors d'un rassemblement public. Le long du réseau ferroviaire, ouvriers géorgiens, arméniens et russes collaborèrent pour résister (note 5).

Il y avait là en germe un mouvement révolutionnaire élaboré grâce aux efforts conjoints de nombreuses nationalités régionales. Sombre perspective aux yeux des dirigeants de l'empire russe, ces derniers entreprirent de diviser pour régner, une stratégie pour laquelle ils avaient un lest tout prêt dans le Caucase. Si l'empire prit ses responsabilités, l'histoire et le développement social et économique avaient préparé le terrain à une lutte fratricide.

"[...] Le territoire était un lieu idéal pour susciter des antagonismes intercommunautaires, avec une dizaine de nationalités différentes à différents niveaux de développement, aux intérêts et aux ambitions fréquemment opposées [...] Dans de telles conditions, il était beaucoup plus facile de monter les uns contre les autres." (p. 40)

La démographie nationale complexe, en damier, de la région, le mélange de populations et de communautés à une époque de prise de conscience nationale grandissante et l'émergence de mouvements nationalistes, dont les élites économiques se livraient une concurrence féroce, le tout ouvrait un boulevard au pouvoir colonial.

Pour ramener à l'ordre le mouvement, les gouverneurs tsaristes, utilisant agents officiels et officieux, police, armée, presse et bandes de Cent-Noirs, s'employèrent méticuleusement à pousser les nationalités à se combattre. Des tracts fabriqués de toutes pièces apparurent dans les communautés azéries, accusant les Arméniens d'avoir tué des Azéris. De riches Azéris recevaient des lettres les prévenant d'un assassinat imminent par des Arméniens. Des tracts en langue turque se firent alors jour, exhortant les Azéris à se venger. Lorsque les hostilités éclatèrent, les autorités tsaristes laissaient faire, indifférentes, ou encourageaient tel ou tel camp, selon qu'il répondait à leurs desseins.

Outre le fait de briser le mouvement révolutionnaire, le pouvoir russe nourrissait un autre objectif urgent, à savoir amoindrir le capital arménien. "Dans le Caucase, [la Russie] considérait les Arméniens comme les principaux coupables menaçant la stabilité intérieure" (p. 39) et "s'opposant à la mainmise tsariste." La presse russe soutenait que les milieux d'affaires arméniens nourrissaient des ambitions politiques en vue d'un Caucase autonome, dans lequel ils règneraient en maîtres :

"Dans une période définie, la production actuelle et future de la région deviendrait un monopole arménien. Ce qui inquiète grandement les fabricants russes au Caucase et le capital russe en général. Ils critiquent le gouvernement pour ne pas avoir réussi à 'mettre au pas' la concurrence dans le Caucase, à savoir assurer la domination du capital russe."                           

Le régime tsariste prit donc des mesures pour frapper simultanément le mouvement révolutionnaire et le capital arménien, afin de soumettre ce dernier, notamment dans les gisements pétrolifères de Bakou, où le capital russe faisait office de concurrent envieux (p. 42). Auprès des classes dirigeantes azéries, le tsarisme comptait un partenaire de choix.           

Notes

1. Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération, Erevan, 2003, vol. I, 815 p. [en arménien - NdT]
2. L'ouvrage de Simonian n'a d'intérêt qu'à un seul titre : les faits qu'il relate. A part cela, ce n'est qu'un méli-mélo de pseudo-marxisme, de chauvinisme et de mythologie nationaliste romantique, auquel préside une odieuse déshumanisation du peuple azéri. Tout à son entreprise idéologique principale, à savoir faire l'apologie de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.), Simonian perd toute contenance dans sa présentation de la population azérie. Il la décrit à plusieurs reprises comme moins qu'humaine, des sauvages non civilisés, un peuple sans jugement dirigé par des barbares, un peuple sans culture n'ayant passé son temps qu'à verser une mer de sang et à se livrer au pillage. Dans le discours de Simonian, le paysan azéri est présenté comme une masse haineuse, violente et ignorante, aisément manipulée par les élites économiques et intellectuelles azéries (p. 47, 51). Quant aux violences arméniennes, il livre une explication révoltante - c'était là une réaction regrettable, mais inévitable, incontournable, imposée aux Arméniens, en dépit de leur caractère meilleur, par une barbarie azérie primitive (p. 155, 161-2, 453), qui ne pouvait être enrayée que par cette autre barbarie arménienne obligée, malgré elle. Le flot de cet égout intellectuel est sans fin (p. 189, 190, 201, 202).
3. Mikael Varantian, H.H. Tachnagtzoutian Badmoutioun [Histoire de la Fédération Révolutionnaire Arménienne], Paris : Imprimerie de Navarre, 1932. Vol. 1, p. 390. [NdT]
4. Avant l'émergence en 1918 d'un Etat azerbaïdjanais, sans nationalité azérie distincte, les termes fréquemment utilisés pour décrire la population de cette région étaient 'Turcs" ou "Tatars." C'est le cas chez les auteurs arméniens et non-arméniens.
5. Pour plus de détails, lire avec précaution l'ouvrage d'H. Mouratian, L'Arménie durant les années de la Première révolution russe de 1905 (1905-1907), [Erevan], 1964, 260 p. [en arménien - NdT].     

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester, en Angleterre, Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 08.2016
Tous droits réservés.


mardi 16 août 2016

Մեսրոպ Հարությունյան - Աբկայ. մեռնելու պարունակները / Mesrop Haroutiounian - Abcaï : les cercles de la mort



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Աբկայ. մեռնելու պարունակները [Abcaï : les cercles de la mort] :
un roman sur l'ennemi intérieur
par Eddie Arnavoudian
Groong, 03.11.2015


Il y a aujourd'hui en Arménie comme une renaissance littéraire passionnante. Sa qualité et son avenir sont néanmoins loin d'être assurés, selon que le pays pourra être sauvé des hyènes qui le dévorent sans pitié. Quoi qu'il en soit, et paradoxalement peut-être, témoigne de cette renaissance l'admirable petit roman de Mesrop Haroutiounian, Abcaï : les cercles de la mort, qui éclaire les réalités sordides et tragiques de la transition de la république soviétique d'Arménie vers la Troisième république "indépendante," advenue à la fin des années 1980. Un livre actuel, dont les vérités ont, en outre, une résonnance internationale !

I.

Publié pour la première fois en 2007 (avec une édition numérique disponible depuis 2014) (1), Abcaï retrace l'histoire saisissante de la classe qui domine et détruit actuellement l'Etat et l'ordre social en Arménie post-soviétique. Parallèlement, il s'agit d'une réflexion profondément émouvante sur la tragédie du conflit arméno-azéri. Sans la moindre enflure d'un roman politique.

Mélange prenant de réalisme, de "réalisme magique," de surréalisme, de fable et de philosophie, se mouvant entre passé et présent, Abcaï situe ses thèmes dans un récit tourbillonnant, fait de naissance magique, d'amour, de sexe, de prostitution, d'amitiés arméno-azéries, de guerre, de pillages, de dénuement, de meurtres, d'assassinats, de brutalités policières, nourris de méditations philosophiques. Le tout éclairé par Abcaï, le personnage principal, dont le nom est tout un récit philosophique, comme le lecteur va le découvrir. Doté de qualités tenant de la magie, combinaison de "noble sauvage" et de saint mystique, nourrissant une aversion profonde pour la vie urbaine, sans cesse désireux de regagner son village montagneux à la frontière arméno-azérie, Abcaï se retrouve en contrepoint avec les forces s'assurant le contrôle du nouvel Etat émergent.

Dans ce qui est aussi un thriller sociopolitique, nous croisons pour la première fois notre héros en 1999, alors qu'il est en cavale, fuyant les forces de sécurité qui ont reçu l'ordre de l'éliminer ou de le neutraliser. Afin de consolider son pourvoir et s'assurer des profits illégaux, une classe parasite émergente, désireuse de remplacer la hiérarchie soviétique mise à bas, élimine sans merci toute opposition. Elle a déjà assassiné le commandant en chef et vise désormais Abcaï, son fidèle lieutenant. Usurpant le mouvement patriotique populaire, afin de piller les richesses du pays, cette classe mène simultanément une guerre arméno-azérie, épurant ethniquement l'Arménie de ses communautés azéries pour se tailler de nouveaux domaines à piller parmi les villages azéris désertés. Pour cette classe qui est restée en place à ce jour :

"La terre, le peuple, l'Etat ne sont que des mots, sous lesquels ils dissimulent leur véritable projet - profiter d'un long règne et, si possible, transmettre le pouvoir à leurs semblables."

II.

La confiance d'Abcaï, engagé malgré lui dans le mouvement populaire, sombre presque immédiatement, lorsqu'il voit profiteurs et aventuriers exploiter la vague d'enthousiasme patriotique collectif des années 1980 pour leur seul profit personnel. C'est sur le front même du conflit arméno-azéri qu'il "fait face à la réalité brutale" de la soif de profit individuel étouffant un patriotisme plus noble. Telle est la réalité qui caractérise les forces dominantes du mouvement et forge l'élite et l'Etat émergents. C'est au front qu'Abcaï croise une première fois ces hommes qui seront de ceux qui accèdent au pouvoir, des hommes braillards "trinquant à l'argent et aux richesses," l'un d'eux allant jusqu'à lancer : "Pour moi, les gars, y a que le fric !" Ces soldats qui :

"[...] se pavanent, les armes à la main, sur le marché, mais jamais dans les montagnes, toujours absents à leur poste. Cherchant à la première alerte un rocher bienvenu."

Alors même que les balles sifflent, ces imposteurs braillant des slogans patriotiques et nationalistes édifient des fortunes aux dépens d'autrui. Abcaï découvre des "convois de camions" traversant son village, chargés d'équipements de production sortis d'Arménie pour être vendus comme de la ferraille ! Ces destructeurs du pays "s'enrichissent" aussi "aux dépens des réfugiés," détournant sans le moindre scrupule des fournitures en pain du front pour les vendre à des tarifs prohibitifs dans les marchés locaux. Ne risquant jamais leur vie, ils "commencent à exiger et obtiennent places et richesses."

Parvenant à "sortir la tête de l'eau," coureurs de dots, malfrats et aventuriers "accaparent les postes" et "se livrent à un pillage d'un nouveau genre," aspirant la misère du peuple. Un moment saisissant est évoqué, par touches dramatiques sur fond surréaliste, suite aux funérailles du commandant en chef, lorsque Abcaï se retrouve dans un hôtel avec deux femmes livrées à la prostitution. L'une d'elles s'avère être la fille d'Anik, un amour de jeunesse qu'il n'avait pas été autorisé à épouser, ses parents à elle le jugeant d'un rang social trop inférieur, autre histoire dans laquelle on nous plonge ! La fille reconnaît Abcaï et, mortifiée, lui raconte son histoire, aux antipodes du nouvel ordre social. En conclusion, elle s'écrie : "Je ne suis pas une pute, mais j'ai [...] des gosses à nourrir et personne ne m'aide [...]"

A travers la passion qui anime le récit d'Haroutiounian l'on perçoit des échos de Parouir Sévak. Critique envers la hiérarchie soviétique, Sévak parle lui aussi de ces dirigeants du mouvement des années 1980 et des élites au pouvoir depuis lors ! En vérité, ces clans cupides, omniprésents :

"Parlent au nom des immensités
Mais regagnent leur lac bien à eux."

Ils sont "les fardeaux pesant sur le monde," "ne courant aucun risque, ni sacrifice," "sans avoir jamais dormi sur un sol humide." Cruels et avides, ils :

"détruiraient le foyer d'un autre
pour une simple poutre
qu'ils se réservent."

En cas d'opposition légitime, comme le découvre Abcaï, ils possèdent leurs gangsters, leurs prisons et leur police pour frapper, brutaliser et éliminer, si nécessaire. D'où le drame qui se joue dans ce roman : tentative manquée d'assassinat, arrestation et mauvais traitements infligés à Abcaï, fraude judiciaire et cynisme effrayant de l'élite nouvelle.

Une vérité se fait jour à travers ce vécu amer. Abcaï finit par comprendre que "sa guerre et leur guerre sont deux choses différentes," que "sa guerre a pris fin," tandis que pour eux une "nouvelle guerre débute." Sa conception de la patrie et la leur sont diamétralement opposées. Pour ceux qui sont désormais au pouvoir, la "patrie" n'a jamais représenté et ne représentera jamais le peuple de ces lieux et son bien-être. A leurs yeux, elle ne représente que "ce qu'ils peuvent pressurer de cette terre" et de son peuple. Laquelle classe poursuit son œuvre jusqu'en 2015, bradant ce qui subsiste du patrimoine national, dont le centre sportif national dernièrement.

Il est décevant de constater qu'Abcaï ne se demande jamais pourquoi et comment ces parasites ont pris le contrôle du mouvement populaire avec une telle facilité. N'opposant que des silences à l'absence d'une vision sociale alternative, au manque d'une impulsion démocratique organisée au sein des instances dirigeantes du mouvement populaire. Un manque qui ouvre un boulevard aux "patriotes" imposteurs, impatients d'éluder la volonté populaire d'une vie meilleure, de s'emparer de l'Etat et de s'en servir pour vider les caisses de la nation et se remplir sans vergogne les poches. 

III.

Point d'orgue du roman, l'accent mis sur les relations arméno-azéries, à mesure que celles-ci émergent du rapport entre Abcaï et le second protagoniste du roman, l'Azéri Hassan. Avant le conflit, Abcaï est l'invité de marque du village azéri d'Hassan, N, situé en Arménie. D'une histoire d'amour avec la sœur d'Hassan (Abcaï est doté d'une grande énergie sexuelle), est né un jeune Arméno-azéri, élevé en Azéri; là encore toute une autre histoire à savourer dans ce roman à tiroirs ! Une amitié complexe, et pourtant sincère, se développe, que la guerre va mettre en pièces.

Malgré son honnêteté et sa probité, Abcaï est un homme de son époque, s'agissant des relations entre Arméniens et Azéris, pris au piège d'un nationalisme antidémocratique dominant. Il prend une part active à l'épuration des villages azéris, dont celui d'Hassan, croyant cela nécessaire à la sécurité de l'Etat. Bien que cherchant à le faire de manière pacifique et sans se livrer au pillage, il ne montre aucune empathie vis-à-vis des habitants qu'il expulse. Il est incapable de voir le lien entre la criminalité intérieure du nouvel ordre social et l'épuration ethnique anti-Azéris que mène ce dernier. Il n'interroge jamais le fait que ce soient ces mêmes forces qui "pressurent la mère-patrie" et son peuple, tout en se livrant à une épuration ethnique afin de tracer des frontières de l'Etat, au sein desquelles ces forces seront libres d'agir à leur guise.

Il revient à Hassan, désormais chassé d'une terre qu'il considère comme sienne, de questionner la nature du "patriotisme" dominant des deux côtés. Vers la fin du roman, dans les montagnes qui surplombent le village N, désormais peuplé d'Arméniens, Abcaï et Hassan se retrouvent une dernière fois. Leur échange livre une redéfinition réconfortante de la patrie et du patriotisme qui, affranchie des frontières politiques découpées par des élites cupides, s'enracine dans la reconnaissance du travail et de l'amour du peuple pour sa terre, sur laquelle il bâtit son existence et ses communautés, quelles que soient l'origine nationale ou ethnique ou les frontières étatiques.

En Azerbaïdjan, le vécu d'Hassan fait écho à celui d'Abcaï. Tandis qu'Hassan entreprend de "combattre les injustices," le pouvoir azéri le "regarde de travers." "Pas une charge qui ne lui soit opposée." Il est accusé de collaboration avec Abcaï et d'être un espion. Sans cesse arrêté, il parvient à s'échapper. Craignant pour sa famille, il les envoie en Russie. Quant à lui, expliquant son retour dans les monts de son enfance en Arménie, il déclare : "Pour moi, peu importe que je sois jugé ici ou là [...] De toute façon, je n'y peux rien. Je me languis de nos montagnes, même si tu affirmes qu'elles ne sont pas à nous. Mais regarde ! Moi aussi je suis né et j'ai grandi là-bas ! Moi aussi, je me suis baladé dans ces montagnes et j'y ai chassé ! C'est ma patrie !"

Ses compatriotes sont peut-être des migrants "venus je ne sais quand." Il n'en reste pas moins que "mon grand-père et mon père sont nés eux aussi là-bas. Moi aussi ! Nos morts sont enterrés dans nos villages là-bas ! Et ça ne serait pas ma patrie ?"      

Hassan parle de même des Arméniens d'Azerbaïdjan. Fuyant en Arménie, gagné par la nostalgie de revoir la maison de sa famille, il prend son courage à deux mains et frappe à sa vénérable porte, que lui ouvre un Arménien réfugié d'Azerbaïdjan, lequel vit désormais là. Ils passent toute la nuit à dialoguer; Hassan confie alors à Abcaï :

"J'ai compris qu'entre lui et moi il n'y avait pas la moindre différence [...] La nostalgie nous étreint [...]"

La justesse historique et sociale de cette vérité profondément personnelle est confortée par l'histoire des affrontements plus féroces encore entre Arméniens et Azéris de 1905-1906. Dans leur sillage, tandis qu'une réconciliation se fait jour entre les communautés ensanglantées, un journal arménien relate l'opinion d'un paysan azéri :

"Pour sûr, c'est le gouvernement qui a mis le feu dans notre pays ! Nous, les Azéris, et vous, les Arméniens, nous vivons sur une même terre depuis des siècles ! Vous êtes les enfants de ce pays, nos intérêts sont les mêmes ! On n'a donc aucune raison de faire couler le sang de l'autre [...]" (2)               

Au moment du départ, Hassan, dans un geste d'humanité ordinaire, parle du fils d'Abcaï "comme mon fils et le tien." Mais, reflétant la réalité temporaire d'antagonismes nationaux non résolus, leurs routes se séparent. En tout cas, ce roman d'Haroutiounian, qui rappelle des nouvelles dans la même veine en arménien occidental d'Hagop Mentsouri (1886-1978) et en arménien oriental de Stépan Zorian (1889-1967), inspirées de faits réels, propose de repenser radicalement et de reformuler les notions de patrie et d'Etat au profit de tous ceux qui peuplent une terre.

***

L'on reste partagé quant à l'ensemble, s'agissant notamment du contexte philosophique et existentiel présidant au roman. Abcaï est un grand lecteur, dont la grotte regorge d'ouvrages, parmi lesquels la Bible, Saint-Exupéry et Nietzsche. Lesquels nourrissent son point de vue, ses avis et son sentiment sur un avenir possible. C'est là qu'apparaît une ambiguïté manifeste, suggérant le caractère inévitable et la permanence d'une victoire des parasites, rendue inévitable du fait de l'égoïsme de l'homme, vu comme profondément enraciné et empreint de la vénalité inhérente à toute société urbaine, contre laquelle il n'est guère de recours.

Quelques références obliques à Abcaï vu comme un nouveau Mher le Petit, laissent entrevoir un espoir en l'avenir. Héros méconnu de l'épopée arménienne Les Casse-Cous du Sassoun (3), Mher le Petit, face aux abominations du monde, se retire dans une grotte pour attendre, confiant, des jours meilleurs, si l'on peut dire. Or Abcaï réfute toute comparaison. Il rejette cette lecture traditionnelle et ne voit dans Mher le Petit que résignation fataliste et passivité imprimant leur marque hideuse sur ses contemporains. Or Abcaï lui aussi semble incapable de s'opposer à cet état de choses. En fuite la plupart du temps dans le roman, à la fin, il disparaît lui aussi.

Naturellement, ce n'est pas au romancier de livrer un programme d'action pour l'avenir. Mais, là encore, le lecteur est en droit de débattre de ce qui peut être lu comme une renonciation douteuse face à une réalité sinistre. L'impasse qu'incarnent Abcaï et Hassan reflète peut-être la part sombre de plus d'un Etat moderne, en particulier post-soviétique. Mais, comme dit le proverbe, l'espoir fait vivre et de fait c'est ce même espoir qui nourrit l'entreprise collective et individuelle visant à surmontant les obstacles les plus décourageants. Tout dépend de la forme que prend cet espoir ! Pour mémoire, ces manifestations électriques à Erevan qui ont balayé le pays en juin et juillet dernier, alors que des parasites bradaient notre complexe sportif.

En tout cas, une conclusion s'impose. Abcaï : les cercles de la mort est un roman prenant, haut en couleurs, de première importance, qui mérite d'être largement diffusé, analysé et débattu. Avec panache, talent et courage, Haroutiounian met au jour les mécanismes d'une victoire des parasites qui, dès leur apparition au sein du mouvement populaire et à ce jour, n'ont de cesse d'écraser le pays, l'Etat et son peuple. En cela et en s'attaquant à des conceptions éculées du patriotisme et du nationalisme, ce roman revêt aussi un aspect résolument universel, utile à ces peuples et à ces nations à travers le monde qui subissent des parodies de liberté, souvent le fruit de discours d'élites nationalistes bouleversant l'existence de leurs peuples.           

Notes

1. L'édition numérique a été réalisée par Yavruhrat (http://yavrumyan.blogspot.co.uk/p/ebook.html), qui a rendu accessible une vaste bibliothèque numérique de littérature arménienne aux formats ePub, Kindle, Google et iPad.
2. Cité in Hratchig Simonian, Sur la voie de la libération nationale, Erevan, 2003, vol. 2, p. 9 [en arménien - NdT]

[Diplômé d'histoire et de sciences politiques de Manchester (Angleterre), Eddie Arnavoudian anime la rubrique de littérature arménienne de Groong. Ses essais littéraires et politiques paraissent aussi dans Haratch (Paris), Naïri (Beyrouth) et Open Letter (Los Angeles).]
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Traduction : © Georges Festa - 08.2016. Reproduction interdite.
Dédiée à Denis Donikian.